J'ai rencontré Marc sur le port du Croisic un mardi matin de novembre, pendant qu'il déchargeait ses paniers d'huîtres d'une petite pinasse. Bottes orange, ciré kaki, mains tannées par trente ans d'eau salée. Il m'a regardé avec la méfiance polie que les professionnels réservent aux amateurs. « Vous avez cinq minutes ? » Il m'en a donné quarante-cinq.
Note de l'auteur : cet article s'appuie sur des échanges avec plusieurs professionnels de la mer en Loire-Atlantique — pêcheurs artisanaux, ostréiculteurs et surveillants de plage — rencontrés au fil de vingt ans de pratique sur cette côte. Les propos sont restitués fidèlement mais avec une synthèse éditoriale.
Marc est ostréiculteur au Croisic. Troisième génération. Son grand-père a monté la concession après la guerre, son père l'a développée dans les années 1970, et lui l'a modernisée sans la dénaturer. Quarante tonnes de naissains mis en eau chaque année, une production d'huîtres creuses et plates, deux employés à temps plein et lui sur l'eau presque tous les jours.
« La mer, pour moi, c'est pas une passion. C'est une évidence. Je ne conçois pas de faire autre chose. Mais c'est aussi la chose la plus complexe que j'aie jamais eu à gérer. »
Je lui pose la question directement : comment il voit les amateurs le week-end sur l'estran ?
« Quatre-vingt pour cent, y a aucun problème. Des gens qui se respectent, qui remettent les pierres, qui prennent ce qu'ils peuvent manger. Je les regarde sortir du port le samedi matin avec leurs seaux, c'est sympa à voir. C'est notre culture ici. »
Et les vingt pour cent restants ? Un soupir.
« Ceux qui remplissent des sacs entiers. Ceux qui soulèvent les pierres des parcs en pensant que c'est du domaine public. Ceux qui viennent quand c'est fermé parce qu'ils ont "toujours fait comme ça". » Il secoue la tête. « C'est pas de la malveillance, c'est de l'ignorance. Mais le résultat est le même pour les stocks. »
Je lui demande ce qu'il pense des pêcheurs à pied qui ramassent des huîtres sauvages sur ses dalles.
« Si c'est sur le domaine public, ils ont le droit. Et honnêtement, une huître sauvage qui a grandi sur un rocher en face nord pendant cinq ans... c'est quelque chose. Ma femme dit qu'on n'arrive pas à faire ça en production. L'iode est plus concentré, la chair plus dense. » Il marque une pause. « Mais y en a de moins en moins. L'huître plate (Ostrea edulis) a presque disparu à cause de la bonamia depuis les années 80. Celle qu'on trouve encore sauvage, c'est précieux. Faut pas en abuser. »
Marc a un regard unique sur l'évolution de la qualité de l'eau en baie de Bourgneuf et sur la Côte Sauvage. Son métier dépend directement de cette qualité.
« Les années 90, c'était plus simple. Les fermetures sanitaires existaient, mais elles étaient moins fréquentes. Maintenant, après chaque grosse pluie, on est au téléphone avec la DDTM, on attend les résultats d'analyse, on peut perdre deux semaines de production. L'estuaire de la Loire, c'est une éponge. Tout ce qui se passe à 80 km dans les terres finit ici. »
Il me montre ses carnets de bord — des fermetures notées année par année. La fréquence a augmenté. C'est factuel.
Je lui demande ce qu'il voudrait que tous les amateurs sachent.
« Vérifiez les classements sanitaires. C'est la première chose. C'est pour vous, c'est pour votre santé. Pas pour nous. »
La deuxième chose ?
« Remettez les pierres en place. En dessous, y a des juvéniles. Des futures palourdes, des futures moules. Si vous retournez une pierre et vous la laissez comme ça, les juvéniles meurent exposés. Ça prend dix secondes de remettre. »
Et la troisième ?
« Revenez. Amenez vos enfants. Montrez-leur d'où vient ce qu'on mange. Cette côte a besoin de gens qui l'aiment pour qu'elle soit respectée et préservée. Pas juste de règlements. »
Marc est réaliste mais pas pessimiste. Ce qui l'inquiète : la pression urbaine croissante sur le littoral, les fortes pluies de plus en plus fréquentes qui ferment ses zones, le crabe bleu américain qu'il commence à trouver dans ses paniers.
Ce qui l'espère : « On a une côte extraordinaire ici. Le marnage, la diversité des estrans, la productivité biologique — y a pas beaucoup d'endroits en Europe avec ça. Les gens qui la connaissent vraiment, qui y vivent, qui la pratiquent — ils la défendent. C'est eux, l'avenir. »
Plusieurs ostréiculteurs du Croisic et de la Côte Sauvage vendent directement au port ou à la criée. Les acheter en direct, c'est soutenir une filière locale et obtenir une fraîcheur incomparable. Renseignez-vous au port du Croisic ou sur les marchés locaux de la presqu'île.
Né et grandi à Saint-Nazaire, je pratique la pêche à pied depuis l'enfance sur la Côte Sauvage et l'estuaire de la Loire. Skimboard à La Govelle, catamaran, kayak de mer — la Loire-Atlantique sous toutes ses formes. J'ai créé ce site pour aider les gens de la région à profiter de leur côte.